jeudi 6 décembre 2018

L'héraldique et l'image des marques #03 : un coutelier savoyard, une star du rock anglais et le directeur général des colonies hollandaises

  J e vous propose d'ouvrir un nouveau volet à ce thème que j'avais débuté il y a deux ans déjà et où je détaillais l'idée de départ (voir ici → ). Il concerne ces innombrables symboles graphiques qu'on appelle logotypes, en abrégé: "logos", qu' on observe autour de nous sur toute sorte d'objets de la vie courante, et sur tous supports physiques ou virtuels.
Ils permettent d'identifier visuellement, de façon immédiate une entreprise, une marque commerciale, une association, une institution, un produit, un service, un événement ou toute autre sorte d'organisations, dans le but de se faire connaître et reconnaître des publics et des marchés auquel il s'adresse et de se différencier des autres entités d'un même secteur.
   • Quelques-uns de ces logos, que parfois on regarde sans les analyser vraiment, sont composés partiellement ou totalement à partir d'écus d'armes ou d'armoiries. Ils attestent ainsi d'une certaine façon la filiation que certains spécialistes, héraldistes ou graphistes, leur confèrent: le logo est ou serait le prolongement moderne du blason, dépouillé de ses règles ancestrales, rigides et compliquées et abandonnant son langage ésotérique.  Le plus souvent, pour ces logos issus de blasons, ceux-ci sont remodelés à la sauce des artistes graphistes et des designers qui en extraient l'ADN de héraldique pour le transposer dans le registre du branding et du marketing qui lui aussi a ses règles : la charte graphique de l'entreprise ou de l'organisme. Beaucoup d'entre eux ont néanmoins une réelle origine historique liée à l'héraldique, parfois oubliée. Je vais tenter de vous la révéler. En voici quelques nouveaux exemples très hétéroclites, puisés dans notre environnement quotidien ou dans notre culture générale.



• Voici d'abord un premier petit symbole d'origine héraldique, que tout le monde connaît, mais sans y prêter vraiment attention. Il nous raconte pourtant le fabuleux destin d'un couteau savoyard inventé par Joseph Opinel en 1890, devenu objet de notre quotidien, et aujourd'hui élevé au rang d'icône du design mondial.









En 1565 le roi de France Charles IX ordonne que chaque maître coutelier appose un emblème sur ses fabrications pour en garantir l’origine et la qualité. En 1909, respectant cette tradition, Joseph Opinel choisit pour emblème La Main Couronnée. La main bénissante est celle de Saint Jean-Baptiste figurant sur les armoiries de Saint-Jean-de-Maurienne (voir à droite), la ville la plus proche d’Albiez-le-Vieux, berceau de la famille Opinel. Joseph Opinel ajoute une couronne pour rappeler que la Savoie était un duché. Depuis, toutes les lames des couteaux et outils Opinel sont poinçonnées de La Main Couronnée.
ancienne "réclame", début XXe siècle  (site officiel de la marque → 🗡)
• L'Opinel est fabriqué en Savoie depuis les années 1890 jusqu'en 1916 dans le lieu-dit de Gevoudaz (commune de Albiez-le-Vieux) près de Saint-Jean-de-Maurienne puis, dès 1915, à Cognin dans la banlieue de Chambéry. L'activité s'est progressivement délocalisée vers une usine à Chambéry construite en 1973. Depuis 2003, le siège est basé également à Chambéry, l'activité de fabrication des bagues de sécurité a été la dernière à partir de l'usine de Cognin pour intégrer le site de Chambéry en 2013, qui réunit l'ensemble des activités et a été agrandi en 2015. En mars 2016, une filiale est implantée à Chicago, aux États-Unis.
timbre autoadhésif , hommage au patrimoine de la région
Rhône-Alpes ; fragment d'un livret "collector"
 émis par la Poste en 2010
sticker autocollant publicitaire provenant d'Allemagne
• Opinel fait partie du patrimoine culturel français, il est cité dans de multiples ouvrages. En 1989 il est référencé dans le dictionnaire Larousse, au même titre que les marques Bic, Frigidaire ou Solex, en tant que nom déposé et avec la définition actuelle suivante : Couteau fermant à manche en bois portant une saignée dans laquelle vient se loger la lame en position de fermeture.



cliquer sur le lien ci-dessous pour lire la suite :
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• Passons maintenant du génie industriel au génie artistique. L'idée m'est venue avec la sortie récente du film " Bohemian Rhapsody " magistralement interprété par Rami Malek dans le rôle de Freddie Mercury, le chanteur légendaire du groupe de rock Queen. Il faut savoir que le logo qui orne quelques pochettes de disques du groupe, indéniablement inspiré par l'art héraldique, avait été créé par Freddie Mercury lui-même. Dans sa jeunesse, le jeune Farrokh Bulsara (le vrai nom de F. Mercury) outre sa passion précoce pour la musique, a fait des études d'art graphique au Ealing Art College de Londres ou il décrocha un diplôme. A la fin des années 1960, il mettra son talent d'illustrateur en pratique pour dessiner une ligne de vêtements et de courtes bandes dessinées pour de petits journaux londoniens. Mais c'est les diverses expériences de chanteur dans plusieurs groupes de rock anglais qui aboutira en 1970 à la formation d'un des plus grands groupes de rock au monde :  Queen.

•  En 1972, Freddie Mercury tire parti de sa formation de graphiste pour dessiner le logotype du groupe, connu sous le nom de « Queen crest ». Au premier coup d’œil, on remarque que l'artiste s'est inspiré très certainement des armoiries du Royaume-Uni (à droite) pour la forme générale du concept. Au centre se trouve un Q majuscule, faisant office d'écu d'armoiries, supporté par les symboles rappelant les signes zodiacaux des quatre membres du groupe.

Armoiries du gouvernement du Royaume-Uni
 Les deux Lions couronnés sont là pour John Deacon, le bassiste et Roger Taylor, le batteur, un crabe symbolisant le Cancer pour Brian May, le guitariste et deux fées pour la Vierge, signe de Freddie Mercury. Le tout est surmonté d’un immense phénix déployant ses ailes, au-dessus de quelques traits en zigzags figurant des flammes et qui est une référence très importante à ses origines ethniques.
  En effet, la famille de Freddie Mercury était d'origine Pârsî , de religion zoroastrienne, dont les ancêtres perses vivaient sur le territoire correspondant à l'Iran moderne et avaient fui en Inde après la conquête arabo-islamique. Hors, dans la mythologie persane, principalement avestique, basée sur les écrits du prophète Zoroastre, le phénix nommé plus exactement le Simurgh, est un oiseau fabuleux aux pouvoirs très importants.
  On trouve également une couronne au centre de la lettre Q, faisant penser à celle, la vraie, du Royaume-Uni, et dont le chanteur aimait à se coiffer sur scène. Le logo était souvent visible sur le devant de la grosse caisse de Taylor lors de leurs premiers concerts en public.
vue sur la batterie de Roger Taylor, durant un concert "A Day At The Races Tour" en 1977 - © queenphotos.wordpress.com

•  Plusieurs pochettes d'albums du groupe seront également ornées des variations de cet emblème, que ce soit sur le recto ou parfois au verso, comme celles-ci parmi les plus représentatives (auxquelles on peut rajouter les nombreuses compilations "Greatest Hits", comme celle visible plus haut).
pochette de "A Night at the Opera", 4e album du groupe sorti en novembre 1975 (au Royaume-Uni)

pochette de "A Day at the Races ", 5e album du groupe sorti en décembre 1975 (au Royaume-Uni)
pochette de "Queen Rocks" - compilation des meilleurs titres hard-rock du groupe sortie
en novembre 1997 en hommage à Freddie Mercury décédé en 1991
• Après la mort du chanteur de Queen:  Freddie Mercury à Londres en 1991, de causes liées au sida, les membres restants du groupe et leur directeur, Jim Beach, ont organisé le concert-hommage à Freddie Mercury pour la sensibilisation au sida, dont le produit a servi à lancer l'organisation caritative : "The Mercury Phoenix Trust". Les administrateurs actuels sont: Brian May, Roger Taylor, Jim Beach et Mary Austin, l'ex-compagne et amie la plus proche de Mercury. Un des logos connus de cette fondation reprend le symbole du phénix, en souvenir de Freddie Mercury.


 clip vidéo : Queen - A Kind Of Magic (Live At Wembley Stadium, le 11 Juillet 1986), c'est cadeau !

•  Enfin, pour l'anecdote, en 2015, le groupe lance sa propre marque de bière "Bohemian Lager", en hommage aux 40 ans de la chanson Bohemian Rhapsody. Elle est produite à Plzen, en Bohême, naturellement (c'est-à-dire en République Tchèque), et devinez quel est le logo choisi pour représenter le produit : le "Queen crest", bien évidemment ! celui figurant sur la pochette de l'album "A Night at the Opera".




les paquets de cigarettes ne sont plus commercialisés sous
cette forme "vintage" de nos jours, mais avec des habillages
neutres ou placardés d'annonces de mises en garde contre les
 méfaits du tabagisme sur la santé, photos trashes à l'appui !
•  Et pour terminer ce sujet, voici une marque bien connue surtout des fumeurs et par d'autres également pour d'autres raisons que nous allons découvrir.  Même si ce genre de produit dont les bienfaits, s'il y en a, ne sont plus dans l'air du temps actuel, du fait de la lutte anti-tabac, justement menée pour réduire le cancer des poumons et autres maladies cardio-vasculaires, il mérite notre intérêt pour autre chose : un petit détail dans l'habillage de son design graphique :
les deux dates correspondent à la période d'existence de la
 colonie hollandaise en Amérique du Nord
Peter Stuyvesant est une marque de cigarettes blondes américaine. Lancée initialement en Afrique du Sud en 1954 et, plus tard, commercialisée à New York en 1957, la marque a été officiellement lancée dans le monde entier la même année  Elle appartient de nos jours à l'entreprise allemande Reemtsma Cigarettenfabriken GmbH, qui détient également les marques Davidoff et West. C'est aujourd'hui une filiale du groupe anglais Imperial Tobacco. La marque est vendue dans 55 pays et est particulièrement populaire en Afrique du Sud, en Australie et en Nouvelle-Zélande, ainsi que dans la plupart des pays d'Europe, mais étrangement, elle est moins connue aux États-Unis. En France, les fumeurs la désignent simplement sous le nom abrégé de "Peter"; Stuyvesant étant un terme imprononçable, pour la plupart !

  La marque de cigarettes porte le nom de Peter (ou Petrus) Stuyvesant, ancien directeur général de la colonie hollandaise de Nieuw-Nederland, en Amérique du Nord, de 1647 à 1664. Sa capitale était alors Neeuw Amsterdam (Nouvelle-Amsterdam en français), qui deviendra la future New York City à partir de 1674, quand elle sera prise par les Anglais.
portrait de Peter Stuyvesant, vers 1660 (peintre inconnu,
 attribué à Hendrick Couturier et anciennement considéré
 comme un Rembrandt.) - Peinture à l'huile sur bois,
Société historique de New York.

portrait de Peter Stuyvesant sur un timbre de la
 poste des Pays-Bas émis en 1939
timbre commémorant la création du corps des premiers pompiers volontaires
en Amérique, en 1648, sous la gouvernance de Peter Stuyvesant (en médaillon)
émission de la poste des États-Unis d'Amérique en 1948
Armoiries proposées pour la ville de Neeuw Amsterdam, colonie de Neeuw Nederland. Dessin préparatoire en vue d'une présentation
de la Compagnie néerlandaise des Indes occidentales (dont les initiales GWC sont visibles sur la couronne),
vers 1630 (auteur inconnu). Don de J. Carson Brevoort. 1885. Une copie non datée est visible à la Société historique de New York
L'écu d'armoiries reprend celui des armes de la ville-mère d'Amsterdam surmonté d'un castor et supporté par deux autres animaux semblables. Rappelons que les commerçants hollandais s'approvisionnaient en fourrures diverses par l'intermédiaire des amérindiens. 
• Le gouverneur Stuyvesant ne semblait pas posséder d'armoiries personnelles, du moins elles ne nous sont pas connues. Et donc c'est ce symbole des armes de la Nouvelle-Amsterdam avec le castor au-dessus que nous retrouvons dans le logo de la marque de cigarettes,  avec toutefois une variation inexpliquée : la couleur du pal central est rouge.  Cependant les produits commercialisés en Allemagne (comme celui ci-dessous) montrent une extrapolation du vrai blason d'Amsterdam, avec pal de sable (noir) et y compris les lions en supports, exit le castor !

armoiries de la ville d’Amsterdam (Pays-Bas)
• Dans les années 1980, la marque a connu une augmentation de ses ventes grâce à diverses campagnes de publicité dans les cinémas et à l'offre de cigarettes dans les avions de la compagnie aérienne néerlandaise KLM

ancienne affiche publicitaire pour la marque liée aux transports aériens 




Si vous avez aimé, alors à bientôt pour une nouvelle série sur le même thème.
N'hésitez à me faire part de vos remarques, commentaires, ou vos critiques....



Crédits :
passer votre souris sur les images pour lire la source documentaire de chacune 




  © Herald ® Dick ™
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2 commentaires:

  1. Merci pour cette série très intéressante. C'est toujours amusant et instructif de voir où l'héraldique se faufile sans qu'on la remarque.

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    1. Merci à vous, très heureux que cela vous plaise ! :-)

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