mercredi 23 novembre 2011

Les villes des Pyrénées-Atlantiques recensées par M. d'Hozier en 1696 - 2nde partie

Voici la suite de l'article précédent posté il y a un peu plus d'un mois maintenant concernant le département des Pyrénées -Atlantiques ( cliquez sur le mot pour retrouver cet article).

 Nous allons rouvrir le Registre N° 3 de l'Armorial Général de France consacré à la Généralité de Pau (Béarn).

Page de garde du Registre N°3 , signée de la main de René-Charles d'Hozier avec la date de novembre 1711
 J'avais initialement recensé 25 communautés d'habitants enregistrées en temps que tel dans ce volume N°3, et après la description des 13 de la dernière fois, voici les 12 suivantes que je nomme les "attribuées d'office" , et pour finir un cas de transfert de personne physique à une collectivité.

Double page (92+93) de l'AGF - Vol.3 - Béarn
on peut voir ici le principe de création "industrielle" des armoiries : à partir de seulement 2 partitions de bases :
losangé + fasce , et variations sur les quatre émaux , les deux métaux et les deux fourrures,  tout en respectant la règle d'association des couleurs  : cela fait déjà une cinquantaine de combinaisons !!  après on remplace  la fasce par un pal , une bordure , etc... le losangé par le fretté , etc... ceci à l'infini ! 
Ce système est très ingénieux :  il faut le reconnaître , mais en définitive monotone, car répétitif !!


Comme la dernière fois je commence par les entités régionales et par une bizarrerie !
 La Navarre était, à l'époque féodale, un très ancien royaume indépendant de cette région, situé à cheval sur le massif des Pyrénées. La plus grande partie est intégrée au Royaume d'Espagne en 1516 par annexion. De l'autre côté , la Basse-Navarre reste quelque temps indépendante et par l'accès de Henri de Navarre au trône de France, sous le nom de Henri IV , le territoire est du coup rattaché au Royaume.  A partir de cette époque les souverains seront selon la formule : rois de France et... de Navarre.  Les armoiries sont universellement connues dans toute l'Europe. Elles sont très identifiables : les fameuses chaînes d'or placées sur toutes les lignes de partition de l'écu et se rejoignant au centre par un maillon autour d'une pierre précieuse.
 Et pourtant malgré cette histoire très riche, les services de M. d'Hozier vont octroyer à la province des armoiries nouvelles d'office ! Incompréhensible .


Province de Navarre - AGF - Volume 03 (Béarn) - page 93
losangé d'or et de gueules ; à la fasce de vair brochant
 Comme les fois précédentes , je place côte à côte le blason de 1696 et celui : historique ou récent pour comparaison.

 Cette fois aussi , nous avons le cas particulier à ce département concernant l'identification des Vallées en tant que communauté d'habitants. Et ces particularités survivent encore aujourd'hui.

Vallée d'Aspe - AGF - Volume 03 (Béarn) - page 81
losangé d'or et de sinople ; au pal d'azur brochant
Vallée d'Ossau - AGF - Volume 03 (Béarn) - page 78
losangé d'or et d'azur ; au pal de sable brochant
vous noterez pour le blason actuel :  le très beau spécimen de blason "à enquerre",
 toutes les couleurs sont fautives , mis à part les lys !! 
Ville de Labastide-Clairence - AGF - Volume 03 (Béarn) - page 92
losangé d'or et de gueules ; à la fasce d'or brochant
Ville d'Oloron-Sainte-Marie - AGF - Volume 03 (Béarn) - pages 76 et 78
1/ losangé d'or et  d'azur ; au pal de sinople brochant
2/ de sinople au pairle ondé d'or
les deux villes d'Oloron et de Sainte-Marie ont fusionné en 1858
remarquez la curieuse graphie : Oléron au lieu d'Oloron, je vous en reparle à la fin.
La ville a préféré reprendre le motif de la vache béarnaise ,
la croix tréflée rappelle l'ancien quartier médiéval de Sainte-Croix 
Ville de Monein - AGF - Volume 03 (Béarn) - page 73
le premier blason "moderne" : d'argent au globe cerclé et croiseté , le tout d'azur a été quelque temps utilisé pour la ville sans statut officiel , avant qu'on revienne au modèle "historique" de 1696:
de sinople au chef d'or chevronné de sable de six pièces. 
Ville de Morlaas - AGF - Volume 03 (Béarn) - page 29
losangé d'argent et de sable ; à la bordure de sinople brochant
 
Ville de Garlin - AGF - Volume 03 (Béarn) - page 36
d'or fretté de sinople ; à la fasce de vair brochant
Ville de Lembeye - AGF - Volume 03 (Béarn) - page 36
d'or fretté de sinople ; à la fasce de gueules brochant
Ville d'Orthez - AGF - Volume 03 (Béarn) - page 53
d'argent fretté de sinople ; à la fasce de sinople brochant
le vrai blason utilisé par la ville, qui montre le pont médiéval à tourelle , toujours sur pieds , 
a lui par moments, varié de couleurs  

Ville de Thèze  - AGF - Volume 03 (Béarn) - page 35
d'or fretté de gueules ; à la fasce d'hermines brochant
ici également on trouve des variations de couleurs , mais en contradiction avec la version originale !
  Nous en avons terminé avec la série des armoiries attribuées "d'office".  La moitié des propriétaires les ont toutefois conservées ! ce qui est un bon score au bénéfice de Monsieur d'Hozier. Mais je reviens sur notre curieuse faute d'orthographe, si tant est que c'en soit une, que j'ai mentionnée plus haut. Car elle a eu des conséquences singulières sur son emploi, qu'on peut qualifié de "vol", mais le mot est un peu fort, disons tout au moins une usurpation de symbole identitaire !


  Le scribe de M. d'Hozier a écrit " La ville d'Oléron " au lieu d'Oloron. Contrairement à ce qu'on pouvait penser, ce n'est pas une erreur, car cette orthographe : Oleron (avec ou sans accent aigu sur le e ) était employée tout a fait normalement à l'époque pour nommer la petite ville béarnaise. On retrouve cette graphie encore couramment employée jusqu'en 1830 et même 1837 sous le nom composé d'Oleron-en-Béarn, après quoi c'est la forme définitive d'Oloron qui prévaudra.
   Ladite ville n'a pas donné suite à cette attribution d'armoiries d'office durant le règne de Louis XIV, car elle en avait de plus anciennes, avec une vache surmontée d'une croix tréflée qu'elle a conservé.  Les illustrateurs du siècle dernier se sont engouffrés dans la brèche pour orner, en toute impunité, même s'ils étaient de bonne foi, documents divers, cartes postales et objets souvenirs pour le compte de l'Île d'Oléron, en Charente-Maritime (pourtant il est bien écrit "la ville d'Oléron") : nous sommes loin du Béarn !!  En effet , la motivation était purement touristique, les îles de la côte charentaise n'ayant pas eu à ma connaissance d'armoiries historiques auparavant. Du moins c'est ce que je pensais.  Mais un correspondant m'a écrit un jour pour me signaler que le détournement du blason d'Oleron-ville vers Oléron-île, conséquence de cette orthographe ambigüe sur les deux toponymes, était beaucoup plus ancien. Il a même identifié un des premiers possibles "coupables" du transfert malencontreux : un cartographe militaire nommé Pierre Lemau de la Jaisse qui a publié en 1736 un livre intitulé "Plans des principales places de guerres et villes maritimes frontières du royaume de France" comportant des cartes géographiques illustrées par des armoiries. Et pour la carte se rapportant à l'île d'Oléron (voir → ICI), dans la province d'Aunis, il a, sans doute par méconnaissance du sujet, adjoint le mauvais blason à la carte de l'île qui n'en possédait d'ailleurs pas du tout. 



 Enfin, pour terminer, j'ai relevé le cas d'un village qui a repris à son compte le blason de la famille locale qui portait le même nom. C'est assez courant au demeurant, lorsque cette famille n'a plus de descendants en vie*, qui pourraient s'y opposer. De plus , ce sont de jolies armes parlantes.
 

Jean d'Abidos > village d'Abidos - AGF - Volume 03 (Béarn) - page 119
d'azur à l'orfraie (huppe ?) huppée d'argent,  becquée et membrée de gueules, perchée sur un os (fémur)
posé en fasce, également d'argent

  (*) En vérité dans la cas d'Abidos, ce sont des descendants actuels: deux frères qui ont permis, documents d'archives personnels à l'appui, à la commune de reprendre le blason des anciens seigneurs éponymes. Voir le commentaire que m'a transmis M. Casteret d'Abidos, plus bas qui en atteste, et que je remercie.
 
 
Il est possible que d'autres villages de ce département, se soient inspiré d'armoiries familiales figurant dans l'Armorial Général de France , soit partiellement , soit en totalité , cela demande une étude plus poussée , qu'il m' est impossible de réaliser, faute de temps. Mais je suis preneur des signalisations que vous me ferez .

A bientôt pour un autre département ...

Crédits  :
quelques images (modernes) sont empruntées sur les sites suivants :


Herald Dick

lundi 21 novembre 2011

Anatomie et dissection d'un monstre : le blason des Lloyd of Stockton

 Avec les alliances de familles aristocratiques , il est souvent d'usage , lorsque les deux parties sont de rang équivalent,  que les descendants, pour officialiser leurs propres armoiries "écartèlent" les armes des deux parents et ainsi de suite de génération en génération ...  Mais en principe, sans cumuler les figures des générations précédentes, il y a les arbres généalogiques pour cela. Sinon, au bout de trois ou quatre générations, le blason, accumulant les partitions, deviendrait illisible et imblasonnable (si je peux me permettre ce néologisme) ... Et puis la sobriété et la simplicité sont généralement de mise pour concevoir un beau blason facilement identifiable.
  
 Eh bien , ce n'est pas l'avis de tout le monde , et nous reconnaissons bien là  l'excentricité légendaire de nos voisins britanniques avec cette "chose" improbable conçue par une famille du Pays de Galles à la fin du XIXè siècle...
Blason de la famille Lloyd of Stockton

 323 partitions et même plus de 350 si l'on compte les contre-écartelés, partis, etc... ! un vrai délire d'héraldiste ( mais il y a eu mieux ou .. pire  plutôt, je vous le montrerai une autre fois, peut-être dans ma page : insolite ).  Et un cauchemar pour en faire la description par blasonnement !
 Par où commencer ? Eh bien c'est logique : par le quartier N°1 : " de sable aux trois têtes de cheval d'argent " , puis le N° 2 , le 3 , etc... jusqu'au dernier le N° 323.... bonne nuit !
 En gros il faut la journée entière pour l'écrire et 5 heures pour le lire  !!!

 Alors j'ai trouvé amusant d'essayer de comprendre la structure de ce blason , aboutissement créatif d'un cerveau peut-être pas si dérangé que cela !
 On peut remarquer des analogies de placement des figures dans ce qui pourrait correspondre à une division en quatre quartiers ( écartelé) :
 Mais cela ne marche pas complètement , d'abord parce que le nombre de 323 n'est pas divisible par quatre, mais le produit de 17 lignes par 19 colonnes, qui sont des nombres premiers, donc la division en  quartiers équivalents est impossible.
 Et puis il y a des rajouts ( voir les figures passées en bichromie blanc/rose) et des décalages rang après rang. Et ce sont ces rajouts qui m'ont mis la puce à l'oreille. La solution se trouve dans le découpage en 16 blocs de différentes tailles qui se répercutent deux par deux plus 1 case qui reste toute seule :


  Et voilà , ce n'était pas si compliqué !! et maintenant que nous avons décrypté la stucture, reste à analyser le contenu. En dénombrant les figures on obtient ce tableau :

La famille Lloyd se targuait d'avoir représenté tous les clans gallois dont elle était issue depuis le IXè siècle et même avant !!! Rassurez-vous,  je ne vais pas essayer de les identifier , cela n'aurait aucun intérêt !  Mais il y en a un sinon deux qui me rappellent quelque chose , dont celui qui est le plus représenté :

Armoiries ( attribuées à posteriori) 
du Roi de Bretagne 
 Arthur Pendragon
(légende de la Table Ronde)
image Wikipédia
Armoiries ( attribuées à posteriori) 
du Roi des Saxons 
 Edouard le Confesseur (1004-1066)
image Wikipédia
























Il est clair que ces Lloyd of Stockton n'étaient pas des gens ordinaires !!... ni modestes.




                   Herald Dick


dimanche 20 novembre 2011

Les blasons de la colère !

 Voici comment l'absence de démocratie participative, avec à la clé une décision collégiale par vote,  donc inattaquable,  comme ce merveilleux exemple à Poitiers ( voir mon précédent article) peut causer des dégâts dans la société d'un village ou d'une ville.
 Remontent les vieilles haines partisanes, laïcité contre religions, luttes de clans ou de classes, jalousies, polémiques et règlements de comptes entre personnes, et même des explications plutôt amusantes de pseudo-psychologues sur des connotations sexuelles !! Bref toute la nature humaine dans ce qu'elle a de plus négatif ...

Voici deux cas édifiants :

Projet de nouveau blason
 qui sera sans doute adopté ? par la municipalité
de l'Hermitière ( France - Orne)
D'or à la croisette ancrée de sable ( Ordre des Templiers)
accostée de deux chênes de sinople;
à la bordure componée d'argent et de sinople; au chef d'azur,
brochant sur la bordure, chargé d'un triangle d'or accosté
de deux colombes essorantes et affrontées d'argent.

et voilà sur ce forum (allez jusqu'en bas de la page web ), les
commentaires amers que l'on peut trouver : 
http://picvert.lautre.net/spip.php?article293



(France - Loire-Atlantique)
nouveau blason adopté en début d'année 2011
Tiercé en pairle renversé: au 1er de sinople à la cotice en barre abaissée accompagnée en chef à dextre de la tour carillon de l'église du Clion, le tout d'argent (Le Clion sur Mer), au 2e coupé ondé au I d'azur à la vierge à l'enfant d'or, à l'oculus d'argent (Sainte Marie sur Mer), mouvant de la partition, au II de gueules au porc-épic d'argent et à la trangle ondée du même brochant sur le coupé, au 3e d'azur à l'ancre de marine posée en bande, chargée d'un fût de canon posé en barre, le tout d'or, surmonté d'une étoile du même et accosté de deux mouchetures d’hermine d'argent (Pornic); à deux fois parées d'or posées en chevron brochant sur les lignes de partition et au demi-pal d'argent terminé en pointe d'écusson, mouvant du chef, chargé en pointe d'un écusson d'or à la croix de sable (pays de Retz) surmonté de deux mouchetures d'hermine de même l'une sur l'autre (Bretagne), et brochant sur le tout. 
couronne navale des ports  et devise (je vous laisse lire)
ouf !!!....

Voici la présentation officielle de la municipalité :

 Et maintenant une avalanche de diatribes contre la municipalité et par la cause des communes associées (absorbées): Clion-sur-Mer et Sainte-Marie-sur-Mer qui perdent ainsi un peu leur identité.
 Et surtout l'image de la Vierge Marie et de l'Enfant Jésus, qui dérange, on en est encore là ( et je ne parle pas des posts racistes et xénophobes qui pullulent sur le net dans les forums(faites une recherche par vous-même avec "nouveau blason de Pornic", et vous vous rendrez compte ) :

et aussi :


 Alors , messieurs(mesdames) les élu(e)s : de grâce, surtout si vous gérez une petite ville, consultez TOUS vos concitoyens ! Je sais qu'il y a un conseil municipal qui les représente, mais ce n'est pas suffisant pour décider de ce genre de chose. 
 Vous n'êtes pas une marque de hamburgers, mais une communauté d'habitants et de professions qui travaillent dans votre ville.
 L'image de votre ville représente et appartient à tout le monde. Tenez compte non seulement des sensibilités politiques, religieuses , minorités, etc..  mais aussi de la qualité héraldique et esthétique.

 Prenez conseil auprès de vrais héraldistes qui savent, c'est leur métier, comment trouver un bon compromis avec toutes les données et les sensibilités, que vous allez fournir afin de vous proposer quelque de chose de simple , cohérent et surtout esthétique !  

 Si vous pensez que cela demande un déploiement de moyens considérables pour votre budget d'organiser un bureau de vote , utilisez la consultation par Internet sur un site sécurisé !
  Et quand une majorité aura décidé , eh bien là, d'accord, les opposants devront se soumettre , et rengainer leurs armes et leurs larmes ! C'est ainsi que la vraie démocratie devrait fonctionner. Pas la loi du plus fort , mais le choix du plus grand nombre.

HD

vendredi 18 novembre 2011

Tintin et l'héraldique #02 - Petit armorial de Syldavie

 Les inconditionnels Tintinomanes ( je l'avais oublié , ce mot,  la dernière fois ☺) vont se dire : ce type est gonflé et sacrément opportuniste avec l'actualité cinéma  pour s'attaquer à notre cher héros juste pour  faire du chiffre sur son blog !!!
 Alors si il est vrai que j'ai eu à mon grand étonnement, un surcroit de connexions pour mon précédent article " Tintin et l'héraldique ",  je suis quand même aussi un fan du petit reporter depuis mon enfance. Mais sans pour autant vivre avec Tintin toute la journée , jusque dans mes rêves ! Personnellement,  ma "came" est davantage la passion des blasons, et pour cette raison, j'ai mixé mes deux passions et leurs univers  en un seul "produit final" qui vous apportera je l'espère,  une vue inédite sous un angle inhabituel de votre héros préféré !  Et je poursuis donc dans l'ambivalence fiction/réalité, c'est très amusant. Et cette fois  il y a de la matière ...  Sans scrupules car je ne fais pas de commerce avec mon blog.   Juste pour le fun ...
  Pour les non initiés aux termes du blason : Sable remplace Noir et éployé  (mot-vestige du vieux français comme souvent en héraldique)  signifie que les ailes sont largement ouvertes, au contraire de : "abaissé"...

  Petit retour en arrière nous sommes en 1938 , en pleine tourmente politique dans l'Europe avec de fortes craintes pour une guerre imminente.  D'ailleurs,  déjà l'Autriche , la Tchécoslovaquie ont basculé dans l'Histoire par l'agression fasciste de l'Allemagne et on craint fort pour l'avenir de la Pologne ! 


 Et dans les colonnes d'un petit journal belge , on apprend  l'existence d'un royaume de Syldavie, qui est sujet lui aussi à des complots internes visant à détrôner le roi en place Muskar XII, mais en fait les traîtres préparent le terrain pour l'invasion du pays voisin : la Bordurie, dirigée par le dictateur Müsstler.




 C'est le Professeur Halambique,
 expert en sigillographie, 
rencontré par hasard par Tintin qui lui ramenait à domicile sa sacoche oubliée dans un parc de Bruxelles,  qui nous emmène dans l'histoire très balkanique de ce pays,  par son emblême : le pélican noir.       
 C'est lui qui nous intéresse.


Sceau d'Ottokar IV , roi de Syldavie
pélican couronné
chargé d' un écusson avec une barre
( non identifié)
devise : EIH BENNEK - EIH BLAVEK - 

Première apparition du royaume de Syldavie
en 1938/1939
(notez les armoiries sur l'arc du porche :
trois pélicans , posés 2 et 1 ,
en cimier : on devine : un heaume et lambrequins )
 


village de
Beňadiková (Slovaquie)

  Le pélican est une figure héraldique assez courante dans les armoiries et aussi dans l'imagerie  chrétienne.  C'est un symbole de piété et de charité allant jusqu'au sacrifice.  Il est souvent représenté se déchirant la poitrine pour donner son sang à ses petits dans le nid .
de droite à gauche : villages de :
Biharugra (Hongrie) /     Kleinpaschleben (Allemagne)    /    Vaudancourt (France - Moselle )    /  Seno (Espagne - Teruel)
 En fait dans la nature , l'oiseau donne le repas à ses petits en abaissant dans le nid,  son grand bec muni de sa poche et régurgitant la nourriture de son gosier. Comme on ne trouve des pélicans qu'en Grèce et en Roumanie ,  le message visuel a été certainement mal répercuté dans le reste de l'Europe !!  Et ainsi les anciens croyaient que les petits prélevaient leur nourriture directement dans l'estomac des parents à travers son jabot ...

Pelecanus occidentalis





Il existe aussi de vrais pélicans noirs ou plutôt bruns, pour être plus exact , en Californie !  Et non , ce ne sont pas des oiseaux victimes de marées noires !





 Notre souverain Ottokar de Syldavie devait donc être un homme très pieux et charitable !  Mais cela ne l'empêchait pas d'être impitoyable avec les traîtres et les ennemis, comme en témoigne cette enluminure castermanienne datant prétendument du XVè siècle :
et paf ! un coup de sceptre (d'Ottokar ) !
l'homme à terre porte sur la poitrine un blason :
 "d'or au rencontre de taureau de sable"

suspects : familles de :
Bagniewski (Pologne)         /            Pernstejn (Bohême)
images : wikipédia

fragment d'une page parue dans le Petit Vingtième en 1938

  On a souvent pensé qu' Hergé  avait totalement inventé le nom du roi Ottokar , ainsi que son objet de pouvoir  : le sceptre d'or. C'est faux : d'abord il le dit lui-même dans la brochure touristique que Tintin lit dans l'avion (ci-dessus). Et étant donné qu'on parlait beaucoup de la Tchécoslovaquie en 1938 à propos de l'affaire du rattachement du Pays du Sudètes à l'Allemagne,  c'est d'autant plus logique , car l'auteur puisait son inspiration dans les actualités. 
 En effet il y a eu dans l'Histoire , deux rois qui portaient ce nom au XIIè et XIIIè siècles : Ottokar Ier et son petit-fils Ottokar II de la dynastie tchèque Přemyslid. Ce sont d'ailleurs les tout premier et troisième rois de Bohême !
Tombeau du premier roi de Bohême Ottokar  Ier (ou Otakara en tchèque)
cathédrale Sv. Vitus -  Prague (rép. Tchèque)
image : wikipédia
ci-dessous voici les blasons que l'on déchiffre à peine , sculptés sur le tombeau  :

armes des seigneurs de  Přemysl          et du Royaume de Bohême  
(d'argent à l'aigle de sable... bordée de gouttes de sang de gueules)        

enluminure du XVè siècle représentant le Roi de Bohême
et Margrave de Moravie , Ottokar II
image : wikipédia



Sceau (authentique , celui-ci !)
d'Ottokar II Přemysl
image : wikipédia























Le plus extraordinaire dans cette histoire c'est qu'on a découvert récemment, lors de fouilles  à Prague un vrai sceptre daté et attribué ... à Ottokar de Bohême !!!  Mais cela , Hergé ne pouvait pas le savoir.




gardes royaux du château de Kropow

  Cette digression historico-médiévale est maintenant terminée, revenons à notre sujet  : les armoiries syldaves.

  La capitale syldave est Klow , et la résidence royale est basée au château de Kropow.

 Dans les premières éditions en album de la maison Casterman,
 après la fin de la seconde Guerre Mondiale, la couverture montre des armoiries beaucoup plus simplifiées  : trois pélicans posées 2 et 1 et c'est tout...

Détail des armoiries du porche de Kropow
  

édition 1947











 







                                        
Puis elles se sont étoffées ( on dirait plutôt augmentées, en héraldique ) , d'un écartelé avec un motif à deux croissants ! Les couleurs ont varié et on a rajouté le sceptre , la main de justice en sautoir et une couronne fermée sur le heaume ! La totale... de vraies armoiries dignes d'un Royaume .

La "fausse vraie devise" syldave "EIH BENNEK EIH BLAVEK", est un bidouillage linguistique de l'expression flamande "HIER BEN IK HIER BLEIFIK" employée pour dire "j'y suis, j'y reste". Hergé a dû entendre cette maxime chez ses collaborateurs ou la lire dans sa documentation... et il la traduit étrangement, dans l'histoire, du syldave en français par "Qui s'y  frotte s'y pique" cette fois une vraie devise qu'il a pris à la ville de Nancy (le chardon), ou attribuée également au Roi de France Louis XII qui avait comme emblème le porc-épic !

bannières de haut en bas et droite à gauche:
1/ Khédive d'Egypte XIXè siècle
2/ Maroc , protectorat français, XXè siècle
3/ Empire ottoman, XVI-XVIIIè siècles
4/ Bosnie Herzégovine ottomane, XIXè siècle

 D'où viennent ces doubles croissants ? 
 La réponse semble être encore dans la brochure de l'avion de Tintin. On y apprend qu'en 1127 eut lieu une bataille entre les tribus slaves locales et les armées turques qui occupaient la Syldavie,  qui avait Zileheroum comme capitale , renommée  Klow par la suite ...  Le chef vainqueur des tribus nommé Hveghi devint ainsi le premier roi de Syldavie sous le nom de Muskar Ier  ! 
 Donc on imagine que c'est pour célébrer ce haut fait d'armes que les symboles turcs ont été rajoutés dans les armoiries plus récemment. C'est assez peu courant que les symboles du vaincu se retrouvent associées à celles du vainqueur , mais bon pourquoi pas !! 
 Tout est possible en héraldique ...











le carrosse royal ( inspiré par celui de Georges VI d'Angleterre) et orné de pélicans.
extrait du Petit Vingtième (1938)

d'après version 1955 : une des plus belles cases de l'album
  Notre intrépide Tintin a permi de déjouer la terrible machination au risque de sa vie,  et les traîtres sont aux arrêts avant d'être jugés . Le Roi , plutôt falot jusqu'ici, est conforté dans son royaume et Tintin (et Milou bien sûr) reçoit les honneurs de tout un peuple dans la magnifique salle du trône pavoisée aux couleurs du pélican ...


 Personnellement , cet album fait partie de mes 5  préférés de la série et du point de vue de la science héraldique , le plus riche, bien sûr, sans conteste  ...



A bientôt pour de nouvelles aventures , je compte sur vous..


 images protégées : © Hergé/Moulinsart 2011 - © Moulinsart S.A  - © Hergé ou © Studios Hergé
ou © Casterman , ne pas reproduire à des fins commerciales.
 et crédits spécifiques sous les images concernées .



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