mardi 14 juillet 2020

14 juillet 2020 : Fête Nationale - rappel d'un évènement majeur de la Révolution en 1790 : l'abolition du port des armoiries.

Un des écussons porte-drapeaux réglementaires
 que nous pouvons voir sur les façades de nos
 mairies ou sur de nombreux établissements publics.
Malgré les apparences, ce ne sont toutefois pas des
armoiries nationales au regard de la Constitution française.
 Le 14 juillet est notre fête nationale depuis 1880. Pour un grand nombre de nos compatriotes, elle commémore la prise de la Bastille de 1789, mais en réalité elle est basée sur un événement moins connu de notre histoire, moins violent et donc plus consensuel: la fête de la Fédération de 1790. Ce jour du 14 juillet 1790, un an tout juste après la Bastille, fut l'objet d'une grande communion et d'union nationale avec le peuple et ses représentants, sur le Champ de Mars (il n'y avait pas encore de Tour Eiffel à cet endroit) et le roi Louis XVI, en tant que chef d'état encore à cette date, y participa en prêtant serment à la Nation et à la Loi !

 Déjà, dès 1790, l’Assemblée nationale voulait que cette première commémoration du 14 juillet 1789 soit la fête de la réconciliation et de l’unité de tous les Français. Les célébrations anniversaires persisteront encore jusqu'au début du 1er Empire. Puis, pendant près d'un siècle, la commémoration du 14 juillet sera abandonnée. Elle ne réapparaît donc qu'en 1880, sous la IIIe République. Le régime, pour se consolider, cherchait à construire un nouvel imaginaire national, autour de symboles républicains. C'est ainsi que la Marseillaise devint hymne officiel et le 14 juillet fête nationale. Mais la proposition qui émanait du député de la Seine Benjamin Raspail ne fut pas accueillie unanimement par l'Assemblée. Certains députés mettaient en cause la violence du 14 juillet 1789. Et c'est finalement autour du 14 juillet 1790 que se fit le consensus.

Pour ce qui est de notre passion : l'héraldique, un mois auparavant, le 19 juin 1790, fut un très mauvais jour pour elle, avec de lourdes conséquences pour la survie du blason et des armoiries dans notre pays, lui qui en fut un des inventeurs, au milieu du XIIe siècle !  En effet dans les croyances du moment, les armoiries étaient considérées comme la marque de la Noblesse par excellence, des «signes de féodalité» et par un jugement sommaire, elles furent alors abolies. Or si les députés de la Constituante avaient bien regardé autour d'eux, ils auraient constaté qu'à la fin de l'Ancien Régime, toutes les corporations, toutes les institutions et certaines administrations, tous les échevins, un grand nombre de bourgeois qui formaient d'ailleurs le noyau de la Révolution, la plupart des marchands et de nombreux artisans portaient de manière légale des armoiries. Mais le virage était pris et, malgré leur restauration au début du XIXe siècle, les armoiries ne purent jamais retrouver en France la place qui était la leur jusqu'à la fin du XVIIIe siècle.


Aujourd'hui encore, dans les esprits et lors des débats "républicains" mais néanmoins pour certains : esprits étriqués, le blason est encore un signe diabolisé, auquel on préfère le logo. Et cependant, en France comme dans les pays voisins, les armoiries se rencontrent partout, sur tous les objets, monuments et documents que le passé nous a transmis, et ce malgré les innombrables destructions d'objets armoriés, d'effacements et de martelages d'armoiries sur les murs et les frontons des bâtiments, des châteaux, des églises, etc...
Autodafé des armoiries, signes extérieurs de la noblesse - estampe de 1790 - BNF Paris

Exemple d'armoiries "effacées", martelées pendant la Révolution - photo www.lemonde.fr


Voici quelques témoignages de ce grand cataclysme pour le patrimoine héraldique français, illustré par des estampes et caricatures ultra-violentes de l'époque, qui n'ont rien à envier à celles, irrévérencieuses, de nos Hara-Kiri ou Charlie-Hebdo d'aujourd’hui ! Ces documents conservés par la Bibliothèque Nationale de France, à Paris, peuvent être regardés plus en détail, en cliquant sur les images et en grossissant à l'aide des outils votre navigateur.

Décret de l'Assemblée nationale constituante du 19 juin 1790, promulgué par des lettres patentes royales du 23 juin suivant :
Décret qui abolit la noblesse héréditaire et les titres de prince, de duc, comte, marquis et autres semblables.
Art. 1er. La noblesse héréditaire est pour toujours abolie : en conséquence, les titres de prince, de duc, comte, marquis, vicomte, vidame, baron, chevalier, messire, écuyer, noble et tous autres titres semblables, ne seront ni pris par qui que ce soit, ni donnés à personne.
2. Aucun citoyen ne pourra prendre que le vrai nom de sa famille ; personne ne pourra porter ni faire porter des livrées ni avoir d’armoiries ; l'encens ne sera brûlé que dans les temples pour honorer la divinité, et ne sera offert à qui que ce soit.
3. Les titres de monseigneur et de messeigneurs ne seront donnés ni à aucun corps ni à aucun individu, ainsi que les titres d'excellence, d'altesse, d'éminence, de grandeur, etc., sans que, sous prétexte du présent décret, aucun citoyen puisse se permettre d'attenter aux monuments placés dans les temples, aux chartes, titres et autres renseignements intéressant les familles ou les propriétés, ni aux décorations d'aucun lieu public ou particulier, et sans que l'exécution des dispositions relatives aux livrées et aux armes placées sur les voitures puisse être suivie ni exigée par qui que ce soit avant le 14 juillet pour les citoyens vivant à Paris, et avant trois mois pour ceux qui habitent la province.
4. Ne sont compris dans la disposition du présent décret tous les étrangers, lesquels pourront conserver en France leurs livrées et leurs armoiries.
(voir le texte original du décret → ICI )

destruction des insignes et armoiries de la "féodalité" : Noblesse et Clergé  - estampe de 1790 - BNF Paris

Décret du 27 septembre 1791
27 septembre - 16 octobre 1791 : Décret portant défense à tout citoyen français de prendre dans aucun acte les titres et qualifications supprimés par la constitution.
 (...)
Art. 3. Seront punis des mêmes peines et sujets à la même amende, tous citoyens français qui porteraient les marques distinctives qui ont été abolies, ou qui feraient porter des livrées à leurs domestiques et placeraient des armoiries sur leurs maisons ou sur leurs voitures. Les officiers municipaux et de police seront tenus de constater cette contravention par leurs procès-verbaux, et de les remettre aussitôt, dans la personne du greffier du tribunal, au commissaire du roi, qui, sous peine de forfaiture, sera tenu d'en faire état aux juges, dans les vingt-quatre heures de la remise qui lui aura été faite desdits procès-verbaux par la voie du greffe.
(...)
chapiteau (cul-de-lampe) armorié qui a été irrémédiablement martelé par des milices révolutionnaires : la croix de l'écu
et la crosse de prieur, au dessus sont à peine reconnaissables. Chapelle latérale de l'église romane Saint-Paul de
Pouilly-les-Nonains (près de Roanne, département de la Loire) qui dépendait d'un prieuré bénédictin depuis le XIIe siècle.
 © photo Herald Dick 2016
les armoiries : La Marque des Sots  ! ou comment on fait entrer dans les esprits une idée fausse par l'outrance et la scatologie
- estampe de 1790 -  BNF Paris

Décret du 1er août 1793 :
1er août 1793 : Décret relatif aux parcs, maisons, etc., portant des armoiries.
"La Convention nationale, sur la motion d'un membre, décrète que dans huitaine, à compter de la publication du présent décret, tous les parcs, jardins, enclos, maisons, édifices, qui porteraient des armoiries, seront confisqués au profit de la Nation."


Décret du 8 brumaire an II :
8 brumaire an II (14 septembre 1793). Décret relatif à l'enlèvement des signes de royauté et de féodalité dans les églises et autres monuments publics.
La convention nationale décrète que les officiers municipaux des communes feront exécuter le décret du 4 juillet sur la suppression des armoiries et signes de la royauté dans les églises et tous autres monuments publics, dans le courant du mois, à compter de la publication du présent décret, et ce, sous peine de destitution. - Les dépenses relatives à l'exécution du présent décret seront supportées, pour chaque commune, par le département, et payées par le receveur du district, sur les mémoires arrêtés par le conseil général de chaque municipalité.
les armoiries : La Marque des Sots, version 2  !  ici on est bien dans la diabolisation, avec ces personnages représentés qui sont des démons :  un cran au-dessus de la pornographie et de la scatologie vues précédemment ! - estampe de 1790 - BNF Paris

 L'usage et l'attribution des armoiries sera finalement rétablie durant le Premier Empire à partir de 1808, d'abord en faveur des bénéficiaires de titres, puis en faveur des villes, des communes et des associations (décret du 17 mai 1809) , fixées par des lettres patentes, avec une codification réglementée par le régime impérial. Mais ceci est un autre sujet ...


Crédits :



écusson porte-drapeaux : 
- www.axess-industries.com/mobilier-urbain/
- www.shutterstock.com/fr/
estampes révolutionnaires :  gallica.bnf.fr
textes décrets : cluaran.free.fr/mb/bib/droit_heraldique.html 



             Herald Dick 

lundi 6 juillet 2020

l'Armorial de La Planche - 1669 - Gouvernement de Champagne - Bailliage de Vitry-le-François

S   uite de la visite d'un des plus anciens manuscrits répertoriant des armoiries de villes et de villages de France, dessinées à la plume et peintes à l'aquarelle, antérieur de trois décennies à l'Armorial Général de France de Charles d'Hozier ! Voir la description initiale : → ◙

   Nous poursuivons avec la découverte du "livre" (c'est l'appellation donnée à une section d'un manuscrit, qui est lui-même divisé en chapitres) consacré au Gouvernement de Champagne. Après les premiers chapitres consacrés successivement aux Bailliages de Troyes, de Reims, de Châlons, de Sens, de Meaux, de Provins, de Château-Thierry, de Chaumont et de Langres, nous remontons un peu plus au centre-est de la province de Champagne, en limite du Barrois de Bar-le-Duc, pour découvrir le bailliage de Vitry-le-François.

  Cette région administrative de l'Ancien Régime située dans la Champagne humide est composée des territoires du Perthois, autour de Vitry-le-François, dans l'actuel département de la Marne, des paroisses autour de Saint-Dizier et du Pays de Der dans le nord de l'actuelle Haute-Marne et d'un large territoire: le pays d'Argonne, dont la ville principale est Sainte-Menehould dans l'actuel département de la Marne, mais débordant au nord sur les Ardennes (Grandpré, Vouziers) et à l'est vers la Meuse (Montfaucon). Cette région naturelle de l'Argonne est historiquement partagée entre la Champagne et la Lorraine. Voici donc le dixième chapitre.

      Revenir à l'épisode précédent → ◙

Voici l'extrait d'une carte datant de la fin du XVIIIe s. , donc postérieure d'un siècle, mais sur laquelle j'ai reconstitué les limites administratives de notre région :
 Vous pouvez cliquer sur toutes les images pour les agrandir
















  Les fragments de manuscrits proviennent cette fois du Volume I. Pour enrichir l'étude, j'ai mis en bonus l'extrait équivalent dans l'Armorial Général de France* (1696-1711), établi par Charles-René d'Hozier, et comme auparavant, j'ai placé le blason actuel en-dessous, pour comparer les différences ou au contraire la constance des figures dans le temps.

(*) Armorial Général de France  -  volume X  -  Généralité de Châlons  (BNF Paris)




Vitry - le François (Marne)

  C'est François Ier qui, en 1545 décida la reconstruction de Vitry-en-Perthois, détruite par Charles Quint en 1544, sur l'emplacement du village de Maucourt. L'ancien bourg de Vitry se nommera d'ailleurs pendant quelque temps " Vitry-le-Brulé " avant de reprendre son nom originel. La nouvelle ville de Vitry rajoutera à son nom, en hommage au roi celui de François et se verra concéder pour ses nouvelles  armes : une salamandre et son brasier, son emblème personnel, surmontée initialement de son monogramme (par deux fois) : un F majuscule couronné. Charles d'Hozier dans son Armorial Général de France lui préférera un chef d'azur à trois fleurs de lis d'or soutenu d'une trangle du même métal. C'est ce dernier blason qui est toujours en vigueur.




Sainte - Menehould (Marne)

  Le blason actuel provient, comme on peut le vérifier ici, de la description enregistrée par Charles d'Hozier dans l'Armorial Général de France, constitué selon l'édit royal de 1696.
  Mais nous pouvons constater qu'avant ce dessin, il en existait un autre composé de trois croissants d'argent entrelacés sur un champ d'azur; un blason totalement identique à celui d'une autre ville de Champagne : Crécy-en-Brie, renommée au XXe siècle Crécy-la-Chapelle, dans la Seine-et-Marne actuelle (voir ce chapitre précédent → ICI ). Il nous manque des informations sur l'origine et la symbolique de ce premier blason. Peut-être ce doublon avec Crécy est la raison de son abandon par la municipalité, remplacé par celui transmis au services de Monsieur d'Hozier.



Saint - Dizier (Haute - Marne)

 Lorsque fut signée la paix de Crépy-en-Laonnois, le 17 octobre 1544, qui rendait Saint-Dizier à la France, le roi François Ier reconnaissant, donna à la ville ses propres armes : le château à trois tours et sa devise :  Regnum sustinent (elles soutiennent la royauté). C'est ce premier blason qui est dessiné dans le manuscrit de La Planche. On notera toutefois l'adjonction des initiales S et D d'or qui n'a pas été reconduite dans les futurs évolutions.
 Plus tard, Charles d'Hozier, qui constitua l'Armorial Général de France selon l'édit royal de 1696  attribua à Saint-Dizier  : "d'azur a un château crénelé d'argent donjonné de trois pièces de même posé dans un bateau aussi d'argent ".  Le bateau, symbole de la navigation et du commerce sur la Marne, n'apparaît pas dans les armes antérieures à celles d'Hozier mais figure dans les armoiries de l'Abbaye de Saint-Pantaléon, qui ressemblent étrangement à celles de la ville (voir → ICI, en bas de page). Bien que fixé officiellement par d'Hozier, le blason de Saint-Dizier a subi  nombre de modifications des plus fantaisistes. Parfois le bateau est supprimé, parfois il est représenté avec des rames et sous une forme pas toujours gracieuse. Puis en 1905, à l'occasion de l'inauguration du monument du siège de 1544, la ville de Saint-Dizier se vit décerner la croix de la Légion d'Honneur, avec autorisation de l'introduire dans ses armes. Le 23 septembre 1906, un décret du Président de la République A. Fallières établissait les armoiries de Saint-Dizier de la façon suivante : "d'azur a un château crénelé d'argent donjonné de trois pièces de même et maçonné de sable, posé dans un bateau aussi d'argent, à un canton de gueules chargé de la croix de la Légion d'Honneur au naturel. L'écu surmonté d'une couronne murale à quatre tours et accompagné de deux branches, une de chêne à dextre, l'autre de laurier à senestre. La devise : Regnum sustinent, est inscrite sur un listel."
Par la suite, les armes se sont encore "enrichies" de la Croix de Guerre, décernée à la ville en 1921 et placée dans le coin de gauche. Un décret du 22 juin 1922 modifie comme suit le texte antérieur : "… à deux cantons, de gueules chargé de la Croix de la Légion d'Honneur à dextre, et un autre palé de gueule et sinople de huit pièces chargé de la Croix de Guerre à senestre (voir → ICI ).
  Le fait d'introduire les diverses décorations attribuées par un gouvernement à une ville dans son blason commençait à devenir une règle tacite à la fin du XIXe et dans le premier quart du XXe siècle. Mais les règles du blason en héraldique municipale proscrivent cette pratique. Les décorations sont considérées comme des ornements et doivent rester à l'extérieur de l'écu d’armoiries lorsque les municipalités souhaitent les faire apparaitre. De nombreuses rectifications ont été faites par la suite pour un grand nombre de villes de France, mais pas toutes (voir mon thème sur ce sujet →ICI)
 Pour cette raison, en 1996, à l'initiative du maire de Saint-Dizier, les décorations ont donc été retirées de l'écu pour les placer à sa pointe, dans les ornements extérieurs, permettant ainsi aux armes de la ville de retrouver leur forme originelle.
source texte : www.saint-dizier.eu/en_general.html


[_)-(_]



D'autres lieux ou villes sont juste décrits par le texte, sans blason ni mention s'y rapportant :

Vitry-le-Brulé (ancien nom de Vitry-en-Perthois), Montfaucon (- d'Argonne, département de la Meuse), Grandpré (dépt des Ardennes), Larzicourt, Montier-en-Der, Éclaron.
 
 # cependant, quelques années plus tard, une ville (en gras, ci-dessus) a repris le blason d'un établissement religieux qui avait été enregistré et blasonné dans l'Armorial Général de France.  Ce blason est toujours d'actualité.

commune de Montier -en- Der
 (Haute - Marne)



# pour aller plus loin avec l'Armorial Général de France, on peut encore rajouter ces trois établissements religieux qui dépendaient de ce bailliage, et qui n'ont pas été mentionnés dans le manuscrit de La Planche. Leurs armoiries ont été transférées plus tard aux communes sur le territoire desquelles ils étaient situés, à savoir aujourd'hui celles de:
-  Huiron, Châtrices, Beaulieu-en-Argonne 
et leurs blasons respectifs sont toujours d'actualité, à quelques détails ou brisures près.

commune de Huiron (Marne)

commune de Châtrices (Marne)

commune de  
Beaulieu-en-Argonne (Meuse)



# Toujours en rapport avec l'Armorial Général de France, voici pour finir un cas rarissime de confusion concernant une abbaye et la commune éponyme de :
   Moiremont,
En effet, le blason adopté par cette commune reprend celui des armoiries appartenant à une autre abbaye dont le nom sonne presque pareil, située dans la même province: Morimond, abbaye cistercienne dépendant du diocèse et du bailliage de Langres (déjà mentionnée dans le chapitre précédent) ! Il faut bien reconnaître que les dénominations retranscrites par d'Hozier (ci-dessous): Moirmont (sans e) et Mormond (sans i) ont pu contribuer très facilement à commettre cette erreur. Sera-t-elle rectifiée un jour ? nous verrons bien ...


commune de Moiremont
 (Marne)






A bientôt pour une nouvelle série ... → ICI


Crédits :
les blasons "modernes" sont empruntés  à : armorialdefrance.fr/

les extraits des manuscrits proviennent de :
- Bibliothèque et Archives du Musée du Château de Chantilly :
   . www.bibliotheque-conde.fr/ressources-en-ligne/
- Bibliothèque nationale de France à Paris : 
   . gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k111464h

💶 Appel au mécénat ou aux généreux donateurs :
 Au cours d'échanges d'informations avec les responsables de la Bibliothèque du Musée Condé, au sujet du manuscrit, il m'a été rapporté que l'ouvrage de Pierre de La Planche n'est actuellement plus exposé ni mis à disposition des visiteurs. En effet, les deux volumes du manuscrit sont en mauvais état : "la couverture", ce que l'on nomme dans le métier: les plats de reliure, sont soit partiellement,soit totalement détachés du manuscrit, ce qui nuit à sa conservation. La reliure étant en effet là pour maintenir et protéger le manuscrit.
  Si des personnes ou des entreprises sont intéressées, en mode mécénat, pour participer à la prise en charge de la restauration de ces précieux ouvrages, qu'elles prennent contact pour les modalités, avec les bibliothécaires à cette adresse mail  : bibliotheque@domainedechantilly.com
ou sinon m'écrire à : heraldexpo@orange.fr et je transmettrai à ma correspondante privilégiée.


             Herald Dick  
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dimanche 21 juin 2020

L'héraldique et l'image des marques #04 : du chocolat suisse

 𝔍  e vous propose d'ouvrir un nouveau volet à ce thème que j'avais débuté il y a trois ans et demi déjà et où je détaillais l'idée de départ (voir ici → ⛨ ). Il concerne ces innombrables symboles graphiques qu'on appelle logotypes, en abrégé: "logos", que l'on observe partout autour de nous sur toute sorte d'objets de la vie courante, et sur tous supports physiques ou virtuels.
Ils permettent d'identifier visuellement, de façon immédiate une entreprise, une marque commerciale, une association, une institution, un produit, un service, un événement ou toute autre sorte d'organisations, dans le but de se faire connaître et reconnaître des publics et des marchés auquel il s'adresse et de se différencier des autres entités d'un même secteur, amis ou concurrents.
   • Quelques-uns de ces logos, que parfois on regarde sans les analyser vraiment, sont composés partiellement ou totalement à partir d'écus d'armes ou d'armoiries. Ils attestent ainsi d'une certaine façon la filiation que certains spécialistes, héraldistes ou graphistes, leur confèrent: le logo est ou serait le prolongement moderne du blason, dépouillé de ses règles ancestrales, rigides et compliquées et abandonnant son langage ésotérique.  Le plus souvent, pour ces logos issus de blasons, ceux-ci sont remodelés au goût des artistes graphistes et des designers qui en extraient l'ADN de héraldique pour le transposer dans le registre du branding et du marketing qui lui aussi a ses règles : la charte graphique de l'entreprise ou de l'organisme. Beaucoup d'entre eux ont néanmoins une réelle origine historique liée à l'héraldique, parfois oubliée. Je vais tenter de vous la révéler. En voici quelques nouveaux exemples, puisés dans notre environnement quotidien ou dans notre culture générale.


🐉 Ainsi, vous vous êtes peut-être demandés, un jour, en croquant un carré d'une tablette de chocolat, installés au fond de votre canapé devant une série addictive à la télévision, ce que pouvait bien représenter le petit symbole bizarre placé à côté des lettres en écriture cursive de la marque Lindt ? Eh bien, nous allons remonter deux siècles pour comprendre d'où il vient et qui il est !

Armoiries de la famille Lindt,
originaire de Nidau (canton de Berne),
membre de la société Mittellöwen à Berne (1820)
extrait du Wappenbuch Burgergemeinde (1932)
sceau et logo modernes de la société Lindt et Sprüngli montrant
 l'énigmatique symbole historique de la maison Lindt.
  Les Lindt sont une famille originaire de Windecken bei Hanau, dans la province de Hesse, en Allemagne, où une branche des ancêtres étaient propriétaires d'une boulangerie jusqu'au XIXe siècle. La famille Lindt a été naturalisée à Nidau ​​en Suisse en 1769, puis installée à Berne en 1820. De nombreux médecins, pharmaciens, ecclésiastiques réformés et entrepreneurs ont émergé de la famille Lindt aux XIXe et XXe siècles.

Lindwurm / Lindworm
du bestiaire héraldique allemand
  Pour l'adoption de leurs armoiries, c'est comme très souvent, avec le principe des armes parlantes approchantes que la famille a choisi un animal légendaire de la culture germanique : le Lindworm, un cousin de la Vouivre ou guivre des francophones ou de la Wyvern des britanniques. Les lindworm, appelés aussi lindorm (surtout en Norvège), lindwurm (en Allemagne), linnorm (exclusivement en Scandinavie), et dreki (« dragon ») ou ormr (« serpent ») à l'époque viking, sont des créatures imaginaires issues en majorité du folklore et de la mythologie montagnarde d'Europe centrale et de Scandinavie. Les légendes racontent que ces créatures sont à mi-chemin entre le dragon et le serpent. Il s'agit donc de pseudo-reptiles de taille variable, possédant deux pattes (parfois quatre, comme les dragons), une tête unique (contrairement à l'hydre). Les lindworm sont aussi très souvent représentés en héraldique dépourvus d'ailes, voir cette page en allemand → ICI.

le premier emblème de la marque (années 1900)
avec une calligraphie "art nouveau" d'époque
la bête est surmontée d'un heaume empanaché
pour rajouter une valeur de noblesse et de luxe.

Rodolphe Lindt, né à Berne le 16 juillet 1855 et mort le 20 février 1909 dans la même ville, à l'âge de 53 ans, est un artisan chocolatier suisse, inventeur du procédé du conchage. Fils de Johann Rudolf Lindt, il suit son apprentissage de chocolatier à Lausanne chez Charles-Amédée Kohler, un autre grand nom de l'industrie chocolatière, avec qui il projette de créer une fabrique à Berne. C'est finalement seul qu'il fondera son entreprise en 1879. Elle sera rachetée par l'entreprise zurichoise Sprüngli en 1899 pour devenir Lindt & Sprüngli.


Portrait de Rodolphe Lindt, peint par Rolf Gfeller (1900)
Affiche publicitaire vers 1900 (le lindwurm est présent !)
Enveloppe à entête de l'entreprise Lindt & Sprüngli, siège social à Kilchberg près de Zurich (une adresse qui est toujours
 d'actualité !) avec un cachet postal datant du 16 octobre 1911


🍫  Je ne rentrerai pas davantage dans les détails sur l'expansion et  l'histoire de l'entreprise, car ce n'est pas le propos de ce sujet construit autour du thème de l'héraldique. Mais si vous voulez en savoir plus, je vous invite à visiter les sites proposés à la fin de ce sujet.
C'est en fait la société Sprüngli qui a été fondée en 1845, Lindt c'était en 1879 !






......L'autre composante historique de la marque est donc Sprüngli, moins connue aujourd'hui dans les rayons de nos supermarchés, mais pourtant plus ancienne, c'est elle qui avait pris le leadership du point de vue business sur sa compatriote Lindt dès la fin du XIXe siècle.

  Comme vous pouvez le constater, l'image moderne de la marque Lindt & Sprüngli associe deux emblèmes inscrits dans un cercle, placés côte à côte, au graphisme très stylisé. Le premier, vous le reconnaissez, c'est notre lindworm dont le profil a été inversé: c'est le symbole de la maison Lindt.  Mais, à sa droite nous découvrons une demi-étoile à six branches accolée à un croissant. Et ceci est l'image, d'origine également héraldique, de la marque Sprüngli, dont nous allons parler maintenant.

Armoiries de trois branches de la famille Sprüngli établies en Suisse au XIXe siècle :
à gauche: les Sprüngli de Berne, originaires de Zofingen (Arvogie) - source : Wappenbuch sämtlicher in der Stadt Bern verburgerten Geschlechter de Emanuel Wyss (1829)
au centre: les Sprüngli de Bâle - source : Wappenbuch der Stadt Basel  de Benedict Meyer-Kraus (1880)
et à droite: les Sprüngli de Zurich, originaires de Hottingen (Zurich) - source : Neues historisches Wappenbuch der Stadt Zürich de Jean Egli (1860)
" Sprung" en allemand, est un substantif dérivé du verbe "springen" qui signifie "sauter" en français.
 Or, certaines des armoiries de la branche bernoise du nom (ci-contre) montrent dans un champ d'or: un jeune homme vêtu de rouge sautillant sur trois collines vertes en utilisant une longue branche avec des feuilles vertes comme une corde à sauter. Il est accosté de deux étoiles rouges et le cimier des armes est composé d'une demi-étoile accolée à un croissant d'or. On peut donc en déduire qu'il s’agit d'armes parlantes.
 Concernant l'étoile et la lune accolées, je n'ai pas trouvé la symbolique.
Entête d'une facture de la société David Sprüngli & Sohn (le fils qui est Rudolf, voir portrait ci-dessous) datée de 1856 -
 remarquez les armes familiales au-dessus du nom devenant de fait le premier logo commercial.
l'emblème de la marque (années 1900)  l'écu est
 maintenant supporté par un lion armé d'une épée
portrait de Rudolf Sprüngli-Ammann,
peint par Rolf Gfeller (1880)
























 L'histoire commence en 1845. Le pâtissier, David Sprüngli-Schwarz et son fils inventif, Rudolf Sprüngli-Ammann, possèdent une petite confiserie dans la Marktgasse de la vieille ville de Zurich.
Ils décident d'être les premiers en Suisse alémanique à fabriquer du chocolat sous forme solide. En effet jusqu'à maintenant le chocolat se consommait essentiellement sous forme de boisson, à partir de poudre de cacao. Le nouveau délice a évidemment rencontré l'approbation de l'élite sociale de Zurich car, après deux ans, il a été décidé de déplacer la production de chocolat de la boulangerie exiguë de Zurich vers une petite usine dotée d'un approvisionnement en eau à Horgen, à l'extrémité supérieure du lac de Zurich. Déjà à cette époque, jusqu'à dix travailleurs étaient employés.
 Le frère aîné, Johann Rudolf Sprüngli-Schifferli, hérita de la chocolaterie de son père. Entrepreneur clairvoyant et aventureux, Johann Rudolf a d'abord agrandi l'usine de Werdmühle, en la dotant des installations les plus modernes disponibles. Puis, il s'est rapidement rendu compte que le site ne laissait aucune place pour une expansion supplémentaire. Il a donc cherché et trouvé un terrain approprié à Kilchberg sur le lac de Zurich, et y a construit une nouvelle usine en 1899.
vue des usines Lindt-Sprungli à Kilchberg, au bord du lac de Zurich, gravure du début du XXe siècle ci-dessus
et la même vue du Siège social de la firme aujourd'hui, avec quelques agrandissements, ci-dessous
Pour augmenter les investissements, il convertit sa société privée en «Chocolat Sprüngli AG».
Dans le même temps, on lui  proposa d'acquérir la petite mais célèbre chocolaterie Rodolphe Lindt de Berne. Cette transaction audacieuse transféra non seulement l'usine mais aussi les secrets de fabrication de la marque Rodolphe Lindt à la nouvelle entreprise Sprüngli, qui désormais a changé son nom en : «Aktiengesellschaft Vereinigte Berner und Zürcher Chocoladefabriken Lindt & Sprüngli ».
   A nouveau, je ne développe pas davantage l'histoire de la firme qui est aujourd'hui toujours très prospère, figurant même dans le Top 10 mondial du secteur de la confiserie et on est très heureux pour elle. Elle n'a donc pas besoin de plus de publicité gratuite de ma part. Mais toutefois, si vous voulez en savoir plus, je vous invite à visiter les sites internet proposés à la fin de ce sujet.
pierre tombale de la famille de Rudolf Sprüngli-Amman au cimetière de Kilchberg près de Zurich avec les armoiries en bas-relief.
photo © M Pattison - site : fr.findagrave.com
🍫 Mais revenons au commencement, au milieu du XIXe siècle.
  En 1836, David Sprüngli ouvre la Confiserie Sprüngli & Fils à Zurich, dans la Marktgasse (Rue du Marché). Dès 1845, Sprüngli compte parmi les pionniers des chocolatiers suisses, contribuant dans une large mesure à établir et à entretenir jusqu’à aujourd’hui la réputation du chocolat suisse comme étant le meilleur du monde. En 1859, David Sprüngli et son fils Rudolf font l’acquisition d’un bien sur la Paradeplatz (la Place de la Parade), à Zurich, une place encore peu fréquentée à l’époque, espérant y voir construire la gare. Il n’en sera rien, ce qui inquiète beaucoup la famille Sprüngli...
Boutique Sprüngli, sur la Paradeplatz à Zurich
Jusqu’à ce que les constructions commencent à se multiplier autour de la Paradeplatz. La Bahnhofstrasse qui la longe est devenue l’une des artères commerçantes les plus prestigieuses du monde. La Confiserie Sprüngli y occupe aujourd’hui une place de choix avec sa boutique, son restaurant et son café-bar. Sprüngli détient aujourd’hui dix-sept magasins à Zurich et dans les environs. D’autres se trouvent à Winterthour, Bâle, Berne, Saint-Gall, Zoug et Genève. Aujourd'hui encore, on peut toujours savourer les gourmandises de la maison Sprüngli dans le magnifique cadre du Café et Restaurant de la Paradeplatz à Zurich, désormais considéré comme un monument historique en Suisse.
Entête de lettre "d'époque"  montrant les différents lieux emblématiques de la marque à Zurich ainsi que les discrètes armoiries familiales utilisées comme logo au centre.
Vitrine de la confiserie Sprüngli à Zurich photographiée en 2006
 avec le logo/blason toujours présent.

BONNE DÉGUSTATION !


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Si vous avez aimé, alors à bientôt pour une nouvelle série sur le même thème. D'ailleurs, les marques de chocolat suisses, mais pas uniquement, offrent de très belles perspectives...
N'hésitez à me faire part de vos remarques, suggestions, commentaires, ou vos critiques....

Pour revoir le chapitre précédent #03 → ICI

Crédits :
passer votre souris sur les images pour lire la source documentaire de chacune  
 
Sites intéressants dans lesquels j'ai puisé une partie de ma documentation : textes et images :
- www.lindt-spruengli.com/
- www.lindt.ch/fr/
- www.spruengli.ch/fr/
-  blog.sbbcargo.com/fr/14295/en-route-pour-les-maitres-chocolatiers-de-lindt/



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