jeudi 31 mai 2012

Un trésor oublié : l'Armorial de La Planche - 1669 - Normandie - Bailliage d' Évreux

 S   uite de la visite d'un des plus anciens manuscrits répertoriant des armoiries de villes et de villages de France, dessinées à la plume et peintes à l'aquarelle, antérieur à l'Armorial Général de France de Charles-René d'Hozier de trois décennies !  Voir la description initiale : →


Nous poursuivons avec la Normandie et le quatrième bailliage , celui du Comté d'Évreux. Ce territoire couvre le sud du département actuel de l'Eure ainsi que quelques cantons du Calvados du côté de Lisieux.
 Revenir à l'épisode précédent →







vous pouvez agrandir les images 
en cliquant dessus,  
les blasonnements (d’époque) 
sont inscrits dans la marge.    





Ces fragments proviennent toujours du Volume I . À titre comparatif, j'ai placé en-dessous le blason actuel pour apprécier la constance ou au contraire les différences notoires des figures entre les trois siècles et demi qui les séparent.
 Pour enrichir l'étude, j'ai rajouté en bonus, l'extrait équivalent quand il existe, dans l'Armorial Général de France*  (1696-1711), établi par Charles-René d'Hozier.

(*) Armorial Général de France - volume XIX - Normandie - Généralité d'Alençon  
     Armorial Général de France - volume XXI - Normandie - Généralité de Rouen

Évreux (Eure)



Lisieux (Calvados)



-o-
D'autres villes sont décrites dans le texte, mais sans blason :  Pacy-sur-Eure, Ivry-la-Bataille/La Chaussée d'Ivry, Nonancourt, Tillières-sur-Avre, Breteuil, Rugles, Lyre ( La Vieille-Lyre/La Neuve-Lyre), Orbec, Bernay, Beaumont-le-Roger.

 # cependant, quelques années plus tard, certains lieux (en gras, ci-dessus) ont été enregistrés et blasonnés dans l'Armorial Général de France (cliquer sur les images, pour agrandir) :





Pour une ville : Conches-en-Ouche , un contour avait été préparé, mais le blason n'a pas été finalisé, j'en ignore la raison , anomalie rattrapée par l'A.G.F , quelques temps plus tard.
Conches-en-Ouche
 (Eure)


A bientôt pour une nouvelle série... →



Crédits :
les blasons "modernes" sont empruntés et parfois modifiés à :

http://labanquedublason2.com/

 Et je remercie particulièrement les personnes responsables de la Bibliothèque et des Archives du Musée du Château de Chantilly, pour leur disponibilité pour m'avoir permis d'obtenir des documents numériques complémentaires à ceux mis en ligne sur le site :  http://www.bibliotheque-conde.fr/


                Herald Dick

lundi 28 mai 2012

Des blasons en haute mer : le cogue de Brême - 1ère partie

Le cogue ? mais qu'est-ce donc : une espèce de mollusque ? un animal fantastique ? Pas du tout, il se situe dans le temps, entre le knorr et le hulk ou la caraque , et est particulier à la Hanse. Vous me suivez ?  
voir documentation (en anglais)
bannière de la Hanse
(Lübeck)

deux cogues au large de Rostock ( mer Baltique)
(emblèmes des villes de Wismar et de Brême, au fond, sur les voiles)

(cliquer dans les images pour agrandir)















quelques accidents : naufrage d'un cogue  ~1456
"Les miracles de Nostre Dame" - Jean Méliot
Bodleian Library - Oxford

Bon, vous l'avez compris avec l'image, il s'agit d'anciens navires de commerce du Moyen-âge utilisés par la Ligue Hanséatique du Nord entre le milieu du XIIè siècle et le XVè siècle. Le mot "cogue" vient du vieil allemand "koggen" et désigne ces bateaux de transport très robustes, d'une capacité énorme (jusqu'à 130 tonnes), très faciles à manœuvrer avec leur gouvernail central et un seul mât portant une voile carrée. Pour lutter contre les pirates, ils sont parfois armés de canons. Ils sont aussi à l'aise dans les ports même équipés sommairement, que pour affronter les terribles tempêtes en haute mer grâce à des qualités de navigabilité incroyables. C'est l'outil principal qui sera employé par la Ligue des Villes du Nord pour commercer jusqu'en Russie à l'Est pour les fourrures, la Norvège, la Suède et l'Angleterre, pour le poisson, les Flandres et les Pays-Bas pour les draperies, l'Europe centrale pour le sel, et même des comptoirs sont actifs à La Rochelle, Bordeaux, Lisbonne, et jusqu'à Venise pour le vin, les épices, les parfums, etc...
La Hanse est une des première organisation commerciale internationale de l'Histoire, indépendante des états et du pouvoir des souverains régnants du moment, aussi puissants qu'ils soient. Il y a même eu des guerres, notamment avec le Danemark, qui a perdu ! C'est un peu, comme de nos jours avec les puissantes sociétés multinationales qui régissent l'économie de marché mondiale. Et pour les navires, c’est l'équivalent des compagnies de transport maritime de conteneurs que nous voyons dans les grands ports du monde. Nous n'avons rien inventé...

 Mais quel est le rapport avec l'héraldique?  On y arrive...
 A la suite d'une découverte archéologique dans les eaux du port de Brême, en 1962, des passionnés ont décidé de reconstituer à l' identique et avec les techniques de l'époque un de ces navires mythiques : un cogue, à partir des éléments de chêne, retrouvés et bien conservés dans la vase de la Weser depuis six siècles.

gravure 1493
 Le navire est lancé en 1990 et son nom est "Ubena von Bremen", die Hansekogge, il a une longueur totale de 23.23 m. et une largeur de 7,62 m. Depuis, il sillonne les mers et les ports d'Europe avec visiteurs et passagers payants, participe aux rassemblements de vieux gréements, très prisés un peu partout, parfois en compagnie de bateaux similaires comme le "Lisa von Luebeck", un autre cogue.
rassemblement de cogues à Wismar
(côte allemande sur la Mer Baltique)
Mais le Ubena v. B. a une particularité singulière qui fait son charme pour nous, les amateurs d'héraldique : il porte en permanence sur ses flancs et sur son château arrière une vingtaine de blasons grand format représentant les cités les plus importantes de l'histoire de la Ligue hanséatique.
 Et je vous propose de les découvrir. Si certains sont évidents, d'autres m'ont fait transpirer pour les identifier ! 
Vous comprendrez le moment venu ...
Mais d'abord quelques vues de notre héros , le cogue, afin d'admirer ce magnifique témoin de notre histoire européenne et celle de la navigation, sur toutes les faces :



Les blasons fixés sur la poupe sont ceux de cinq grandes cités liguées, dont deux des quatre capitales régionales : Lübeck et Danzig :


Lübeck (Allemagne)

Lüneburg (Allemagne)


Brême/ Bremen  (Allemagne)


Hambourg / Hamburg
(Allemagne)

Gdansk/ Danzig
(Pologne)
















cliquer sur l'image pour agrandir

























la carte ci-dessus permet de se rendre compte du maillage de l'organisation : les noms soulignés par un trait rouge plein sont les villes adhérentes à la Hanse, et ceux soulignés en pointillés sont juste des comptoirs. Le sud de l'Europe n'est pas représenté, c'est dommage. Les zones en gris-bleu correspondent aux anciens états des Chevaliers Teutoniques aux XIVè et XVè siècles.

Après quoi, je vous propose de patienter quelques jours pour la suite, en deuxième partie, prochainement sur votre écran → ICI

            Harald von Dick


vendredi 25 mai 2012

Festival de palmes à Cannes

C'est Dimanche 27 mai,  que le jury présidé par le réalisateur italien Nanni Moretti va décerner les prix et la Palme d'or à la (ou les , car il y a souvent des ex-æquos) meilleure œuvre cinématographique. Ce sera la 65è fois de l'histoire du cinéma, cette année.


un des trophées remis aux gagnants












Ce que l'on sait moins c'est que le symbole du festival, qui est remis comme récompense aux meilleurs artistes et professionnels : la fameuse palme est un emblème d'origine héraldique ...
En effet il provient des armoiries de la ville de Cannes, comme d'ailleurs l'ours pour le festival du film de Berlin ( voir ici →  ), ou le lion ailé pour de celui de Venise.



"d'azur à la palme d'argent posée en barre
accompagnée de deux fleurs de lis d'or"

Le toponyme de Cannes vient de Canua, lui-même dérivé d'une appellation ancienne " Portu canue" quand ce n'était qu'une simple plage entourée de roseaux, bien avant l'an 1000. Or le mot provençal cano signifie justement roseau. Notre palme pourrait être en fait une branche de roseau et donc des armes parlantes.

aquarelle montrant Cannes au XIXè siècle

les cannes ( roseaux ) de Provence


Le blason actuel de Cannes a été enregistré pour l'Armorial Général de France (AGF) de Charles-René d'Hozier à partir de 1696, pendant le règne de Louis XIV. Il a été choisi pour représenter les habitants, comme l'indique la description " la Communauté du lieu de Cannes".
blason du registre N° 30 - AGF - Généralité de Provence - tome II - page 1268

Toutefois les historiens précisent qu'un autre blason avait précédé celui-ci, avec les lettres majuscules C et A à la place des fleurs de lis. C'est celui qu'auraient créé les moines clunisiens de l'Abbaye de Lérins, les initiales étant celles de Canna Abbatia ( Abbaye de Cannes).  Ce sont les édiles de la ville qui vers 1633, auraient remplacé, et sans consulter personne, les lettres par des fleurs de lys en l'honneur du gouverneur royal de la Provence du moment ; le marquis de Saint-Chamond, et ce, malgré les protestations de l'Abbaye. Ce blason "imposteur" a néanmoins été validé dans l'Armorial Général et il est toujours en vigueur:  il est sculpté sur la façade de l'Hôtel de Ville. 
le vrai blason historique
de Cannes
 
abbaye de Lérins avec son château-forteresse
(XIè-XIVè siècles) , au fond : la ville de Cannes
À ce propos, toujours dans l'Armorial d'Hozier, voici le blason de l'Abbaye, dans l'île Saint-Honorat, à quelques encablures de Cannes,  montrant lui aussi des palmes.  Selon la légende, Honorat débarqua sur l'île en vue de fonder un monastère, et constata qu'elle était infestée de serpents. Il pria pour en être délivré et le Seigneur exauça sa demande en les exterminant. Mais les cadavres empestaient l'air, empêchant toute vie normale. Saint Honorat grimpa au sommet d'un palmier et pria à nouveau. Cette fois, la mer submergea l'île et emporta les dépouilles de serpents. Le monastère adopta ainsi la branche de palmier dans ces armes comme attribut de Saint Honorat, qui terminera sa vie comme évêque d'Arles (†430).
blason du registre N° 30 - AGF -Généralité de Provence - tome II - page 1263

À noter que,  dans la symbolique chrétienne , la palme représente aussi la sagesse et surtout le martyre. En effet dans l'imagerie religieuse, les saints martyrs sont très souvent représentés tenant une palme dans une main, et un symbole le personnifiant dans l'autre, et ce n'est pas du cinéma !
village de Betlanovce (Slovaquie)
sont représentés : Saints Côme et Damien,
martyrs avec chacun une palme et un pot 
d'onguent pour deux (ils étaient guérisseurs)


Peu après l'an Mil , un hameau satellite de Cannes, nait sur les hauteurs : Le Cannet , toujours sur les terres de l'Abbaye de Lérins. Ce hameau va devenir un bourg puis une commune et maintenant une ville à part. Particularité , les armes du Cannet sont identiques à celles de Cannes mais avec un petit rajout : un lambel de gueules qui provient de la maison d'Anjou, quand le comté de Provence, dont le souverain était le bon roi René d'Anjou jusqu'en 1480 fut rattaché au Royaume de France, en 1481. C'est donc un rare cas de brisure, qui est courant en héraldique chevaleresque et dans les lignées familiales, mais beaucoup moins en héraldique municipale.


armoiries du Cannet (Alpes-Maritimes)
"d'azur à la palme d'argent posée en barre
accompagnée de deux fleurs de lis d'or,
au lambel de gueules"

Mais ce n'est pas fini , puisque les villages des alentours, eux aussi , sont aussi également pourvus d'une palme et même deux , mais elles sont d'or, cette fois :
de gauche à droite , armoiries des villages ou villes de
1 / Valbonne  -   2 / Mougins   -   3 / Vallauris     (Alpes-Maritimes)

 Ces  blasons sont ceux enregistrés dans l'Armorial Général de France de 1696, et ils sont également d'anciennes dépendances de l'Abbaye de Lérins.

Pour clore ce festival de palmes , je vous adresse un petit message philatélique collector : la poste française n'a pas émis de timbre représentant le blason de Cannes, alors ce sera celui de la capitale !

A bientôt et ... bon film !